Pourquoi l’intégrateur doit devenir concepteur ?
Je vais m’intéresser au schéma classique de l’organisation que beaucoup connaisse mais qui ne constitue pas le seul et unique modèle. Je vais tenter de démontrer que le principe de séparation des métiers par pôle avec des chefs de projets (non technique) au milieu ne peut pas fonctionner (dans un cadre d’évolutions techniques permanentes).
Le principe d’organisation
Dans une agence, voire dans beaucoup de sociétés françaises, on ne sait pas trop comment organiser les projets. Alors quand on est submergé et qu’on n’a pas envie de gérer le quotidien, on engage une personne pour gérer tous les à côtés ; selon moi, une sorte de super secrétaire de luxe mais en plus cher (je ne me moque pas je l’ai fait et c’est horrible).
Avec son poste de gestionnaire des « projets », le chef de projet se trouve confronter aux pôles techniques avec lesquels il a du mal à discuter. Son rôle est de suivre l’évolution du projet (budget et planning) tout en faisant l’interface avec un client ; pour cela on lui donne le pouvoir d’arbitrer. Son manque de connaissance du métier dans lequel il travaille fait qu’il oublie de noter des choses, n’anticipe pas suffisamment, ne rend pas compréhensible sa demande, devient contradictoire…
Au final, les produits livrés sont d’une qualité insuffisante, arrivent dans des délais non conformes, les projets ne sont pas rentables ; On tente de comprendre pourquoi le système ne fonctionne pas.
L’analyse des déficiences du système
Suite à de grandes réunions, entretiens (…), les managers arrivent à deux conclusions :
- Les chefs de projets ne connaissent pas suffisamment la technique
- Les pôles techniques ne sont pas assez impliqués en amont
La solution appliquée
Comme les chefs de projets ne peuvent pas devenir technicien et que les chef de projets techniques sont chers, on choisit d’appliquer la deuxième option. Hors, la deuxième option ne peut pas marcher à cause de la première.
En effet, dans une organisation par pôle technique, chaque pôle est défini par une expertise technique que justement ne possède pas le pôle des chefs de projets. Dans le cas où on demande d’impliquer les pôles techniques plus en amont, le chef de projets se retrouve dans une situation où il n’a plus de légitimité car les pôles experts deviennent plus compétents que lui pour prendre les décisions.
Si le chef de projets veut, de manière naturelle, conserver de l’importance, il devra s’arranger pour ne pas intégrer les pôles techniques trop en amont. D’autant plus que quand on est chef de projets, on est chef.
Dans une agence web, alors même que tout le monde peut être d’accord sur le fait qu’un intégrateur ne peut pas gérer des principes d’accessibilité et de qualité s’il n’est pas sollicité en amont, on ne fera pas appel à ce même intégrateur car il va ralentir la conception de projet avec ses processus et rentrer de ce fait en confrontation direct avec les besoins du chef de projets.
On arrive donc toujours à la même conclusion, les chefs de projets sont incompétents dans leur domaine technique. Comme ils n’ont pas de statut d’autorité qui les légitimise, ils n’appliqueront pas la solution 2, pour ne pas perdre la face.
Les points d’achoppement en agence web
Pour en avoir été témoin de la situation, se met en place une guerre de tranchée très dure entre les chefs de projets et les intégrateurs. Elle est entretenue par deux oppositions
- Les chefs de projets n’informent pas suffisamment les intégrateurs en amont / les intégrateurs sont réfractaires à exécuter les tâches
- Les chefs de projets ne progressent pas techniquement, alors que les intégrateurs le font constamment / les intégrateurs demandent aux chefs de projets d’avoir des connaissances dans un périmètre qui n’est pas le leur
Les systèmes d’opposition font rarement avancer les choses. Pour moi le système n’est pas bon. Pour des raisons très simples :
- Les entreprises ont des domaines de compétences, des métiers ; il est normal de maîtriser le métier de l’entreprise dans laquelle on travaille pour la faire fonctionner ; ce n’est pas le cas des chefs de projets
- On confond souvent expertise et compétence ; pas besoin d’être expert comptable pour gérer un budget, pas besoin d’être chargé d’opération pour gérer un planning, pas besoin d’être chef de projets pour discuter avec un client
Le système qui marche
Le problème réel du système d’opposition est qu’alors que l’évolution naturelle de l’intégrateur est d’améliorer ses compétences en conception, de devenir responsable interface (voir l’explosion des offres d’embauche des concepteurs UX aux US), le chef de projets, pour conserver son statut, va bloquer la monté en compétence de l’intégrateur.
Pour moi, il est évident que la personne qui connait le mieux les principes de réalisation dans un domaine est le plus a même de pouvoir les concevoir (les interfaces dans notre cas). Hors ce n’est pas ce qu’on met en place dans certaines agences et c’est pour cette raison que la qualité reste moyenne.
Je pense qu’il est indispensable de passer à plus de transparence et donner plus de responsabilités à des équipes projets. Relire des articles comme La culture de la conception web, la transparence ou Trois règles de management piochées chez Favi.
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Commentaires ( 8 )
bertrandkeller » La séparation structure/présentation/comportement est morte ajouté le jan 30 12 à 13:59[...] Encore une fois le métier d’intégrateur n’est pas simple. Il faut de l’expérience et de la rigueur pour dompter la « divergence ». Après quelques années, il sera compétent pour faire de la conception d’interfaces à partir de ces principes. C’est pour cette raison qu’il doit devenir concepteur. [...]
Vraiment très intéressant ;)
Je me retrouve complètement dans tes propos, je vais lire tes ressources en essayant de trouver la solution magique
Bonjour,
Ta vision des chefs de projet est très caricaturale. Dans une petite agence (moins de 20 personnes), on ne peut se permettre d’avoir un chef de projet qui n’a pas touché à la technique avant d’arriver à ce poste.
Dans les SSII et les agences de pub, c’est une autre histoire, et ton article peut y être corrélé…
En tout cas sache que certains d’entre nous ont la chance de pouvoir travailler en étant encadré par des chefs de projet qui ne se prennent pas pour des cheffaillons à deux sous, défendent les intérêts de leur équipe de production, les consultent en amont, valorisent leur expertise…
À LunaWeb, nos chefs de projet ont déjà produit des sites web, ils ne sauraient pas exercer nos professions à ce niveau (dev, webdesigner, inté), mais ils les comprennent. Ils sont aussi épaulés par un directeur technique qui les oriente sur les choix technologiques à effectuer sur chaque projet.
Si la boîte où tu travailles est un calvaire pour les développeurs et intégrateurs, je te conseille de te réorienter vers une plus petite structure ou bien une toute autre organisation… Ca serait dommage que ta passion s’effondre à cause du système.
Il faut virer les chefs de projets ! Plus sérieusement, le poste d’intégrateur ne devrait pas exister en tant que tel. Je suis d’accord avec toi : il faudrait des intégrateurs-concepteurs, qui feraient des wireframes et poseraient déjà les blocs principaux dans layout.css, robustes et responsives. Puis des intégrateurs-graphistes qui habilleraient toussa, avec des effets css3 épatants, directement dans typo.css et style.css. Ensuite, des intégrateurs-dev qui développeraient les comportements en Javascript, etc.
À plus forte raison si l’on se préoccupe d’accessibilité, d’adaptive ou de responsive webdesign. Sinon, mieux vaut faire du Flash.
Très intéressant. Lorsque j’ai débuté dans le web (et avant ça, dans la conception de produit), je me voyais bien dans un rôle de catalyseur entre un besoin et un résultat, en faisant tourner entre les deux toute une machinerie, qui en général prend la forme d’un projet. Du coup je me suis retrouvé à être chef de projet, soit explicitement, soit tacitement, car c’est l’étiquette dont ont besoin les gens pour comprendre à quoi on sert. Et pour le coup la notion de « chef » m’a toujours gêné, car je vois ça plus comme un organisateur, un relais entre les ressources, qui tentent de cadencer les choses, de protéger tant l’équipe que le client des tentations de gérer ses angoisses par leur transfert sur l’ »autre ». Tout ça m’éclaire un peu sur les raisons pour lesquelles j’ai toujours été, il me semble, apprécié de mes équipes et de mes clients, mais pas vraiment reconnu comme chef de projet par ma hiérarchie: tout simplement, je n’ai jamais cherché à l’être.
Le commentaire précédent est très parlant: il est clair que la notion de « chef de projet » devient particulièrement floue et ambiguë dès lors que l’on passe d’une structure, voire d’un projet, à une autre. En général, cette position est intenable, car elle fait porter une responsabilité écrasante à des gens qui ne sont pas formés à cela, ne l’ont pas forcément souhaitée, et n’ont pas vraiment l’occasion de se rôder ni le luxe de pouvoir échouer. Ce n’est sans doute pas un hasard si la figure du chef de projet à l’ancienne disparaît, dans les faits, des méthodes de la mouvance agile, au profit des coaches et autres facilitateurs.
Pour les mêmes raisons, je crois très fortement à la valeur ajoutée des Assistances à MOA (AMOA), car elles réalisent ce pont entre le demandeur et le faiseur, via notamment l’adaptation des vocabulaires et pratiques qui peuvent être radicalement différents. Pour jouer ce rôle, il faut avoir un background technique solide pour pouvoir dialoguer avec la MOE, et une compréhension métier et fonctionnelle suffisante pour interpréter correctement les desiderata des MOA. Pas simple, mais avec un minimum d’empathie, c’est faisable par quiconque a travaillé dans un « camp » ou dans l’autre.
Très bon article, et les commentaires sont à l’avenant. Je m’interroge aussi sur la place de l’intégrateur, j’ajoute donc l’état actuel de mes réflexions.
L’intégrateur est souvent vu comme un empêcheur de décider en rond : ses différents retours (« il manque les styles survol », « l’alignement ne marche plus quand le titre fait plus de 3 mots », « le gras au survol fait passer sur deux lignes », etc…) retardent le projet et font passer les décideurs pour des pommes. Mais ça ressemble trop à une promotion pour les boîtes je pense…
Du coup je prône le binôme créatif/intégrateur.Déjà, parce que l’intégration est un travail créatif en pratique, chaque créa obligeant à jongler avec les motifs de conception disponibles, voire en créer spécifiquement. Et aussi parce que ça permet d’impliquer l’intégrateur dans les réflexions initiales.
Et là je rejoins Romy : l’intégrateur peut souvent donner vie à des prototypes interactifs, voire modifier à la volée un site pour tester la faisabilité d’un projet avant de se lancer. C’est la technique du « pied dans la porte » : quand on a habitué les gens à venir aux réunions projet et à dialoguer avec les graphistes, on peut enfin mettre un terme aux propositions délirantes et irréalisables, et leur proposer des solutions qui fonctionnent.